DELICATESSEN

4–6 minutes

Article écrit par :

Un film de Jeunet et Caro

  • Durée : 1h39
  • Pays d’origine : France
  • Date de sortie : 1991
  • Genre : comédie horrifique

Entre poésie, humour potache et satire sociale, Delicatessen est un film inclassable, qui aura marqué le cinéma français par son audace et son génie créatif

Né d’une idée de Marc Caro alors qu’il vivait dans un immeuble abritant une boucherie au rez-de-chaussée, Delicatessen est le fruit d’une collaboration de près de dix ans avec Jean-Pierre Jeunet. Leur rencontre au Festival du Film d’Animation d’Annecy n’est pas anodine : le film est une véritable ode à l’animation et à la bande dessinée des années 1970-80, une influence palpable dès le générique, où l’artifice et la créativité visuelle explosent à l’écran.

Le film entraine le spectateur dans un immeuble isolé, peuplé de personnages aussi loufoques qu’attachants, tous soumis à l’autorité d’un boucher tyrannique. Seul bâtiment au milieu d’un no man’s land désolé, il devient le théâtre d’une humanité survivante, où le grotesque et le comique de situation s’enchaînent sans relâche. Interprété par des acteurs emblématiques comme Dominique Pinon, Jean-Claude Dreyfus ou Ticky Holgado, Delicatessen, derrière son apparente légèreté, fait preuve de cruauté et d’humour noir, transformant ainsi l’horreur en une satire mordante de la société. Quant à l’histoire, elle mêle les temporalités et brouille les repères, dans une atmosphère onirique et absurde que l’on retrouvera plus tard dans La Cité des Enfants Perdus (1995).

Avec Delicatessen, Caro et Jeunet signent une œuvre unique, qui réussit l’exploit de faire rire avec des thèmes sombres, tout en offrant une réflexion sur une société aussi absurde que celle qu’il dépeint. Un film novateur à l’époque, devenu aujourd’hui une œuvre culte.

La critique du Poulpe (par Séraphin)

La génèse de Jeunet : un cinéma qui reste sur le carreau

Avec Delicatessen, Jean-Pierre Jeunet (accompagné de Marc Caro) propose un univers immédiatement reconnaissable : un monde clos, décrépit, saturé de teintes jaunâtres et de mécanismes grinçants, où l’étrangeté devient norme. Le film s’ouvre sur une promesse forte et radicale, celle d’un conte macabre post-apocalyptique, où la pénurie de nourriture a conduit à une organisation sociale cannibale, à la fois absurde et terrifiante. Pourtant, cette promesse initiale se délite progressivement, comme si le film reculait devant ses propres implications, abandonnant peu à peu sa noirceur pour se muer en une sorte de vaudeville de science-fiction maladroit, rythmé par des gags visuels et des numéros burlesques.

Le principal problème de Delicatessen tient à ce désengagement progressif. Le film ne s’investit jamais pleinement dans le monde qu’il construit. Il en esquisse les règles — la rareté, la violence latente, la déshumanisation par la survie — mais refuse d’en tirer toutes les conséquences. Le cannibalisme, qui devrait être un scandale moral et un vertige philosophique, devient un simple ressort narratif, presque décoratif. À mesure que l’intrigue avance, l’horreur se désamorce, diluée dans une succession de saynètes comiques et de trouvailles esthétiques. Ce glissement affaiblit considérablement la portée du film : là où l’on attendait une plongée dans un monde moralement ravagé, on se retrouve face à un divertissement stylisé, incapable de soutenir la tension qu’il a lui-même instaurée.

Ce déséquilibre est d’autant plus frappant que Jeunet excelle dans la création de figures marginales. Comme souvent dans son cinéma, les personnages de Delicatessen sont des êtres bizarres, excentriques, immédiatement identifiables par leurs tics, leurs corps et leurs costumes. Ils s’accordent parfaitement au décor, au point d’en devenir presque des extensions organiques. Mais cette cohérence visuelle se fait au détriment de toute profondeur. Ces personnages ne sont jamais véritablement inscrits dans une histoire sociale, encore moins politique. Ils existent comme des curiosités, figées dans un « musée de l’étrange » aux murs jaunâtres, où l’on observe sans jamais interroger.

Il nous semble que le cinéaste refuse de poser les questions essentielles qu’il soulève. Que devient l’éthique dans un monde de pénurie ? Jusqu’où peut-on aller pour survivre ? Le cannibalisme est-il ici une métaphore de l’exploitation humaine, du capitalisme prédateur ou de la logique de consommation poussée à son extrême ? Le film frôle ces interrogations sans jamais les assumer. Il préfère l’ironie au malaise, la fantaisie à la confrontation. En cela, il adopte une posture profondément apolitique : le monde qu’il montre est dysfonctionnel, mais jamais analysé. La violence structurelle y est naturalisée, transformée en folklore. Une neutralisation qui interroge. En refusant d’inscrire son récit dans un minimum de réalité sociale ou historique, Delicatessen se prive de toute force critique. La misère devient une donnée abstraite, presque poétique. Le film transforme la catastrophe en spectacle, la barbarie en décor pittoresque. Jeunet se contente d’une esthétique de la marginalité, séduisante mais creuse.

Delicatessen est un film fascinant sur le plan formel, mais frustrant sur le fond. Il donne l’illusion de la transgression sans jamais en assumer le poids. Sa richesse visuelle masque mal une certaine lâcheté conceptuelle puisqu’il ne va jamais au bout de ses idées, il préfère le confort de l’étrangeté à la radicalité du propos. Le film amuse, intrigue, parfois séduit, mais laisse un arrière-goût d’inachevé, comme une promesse macabre sacrifiée sur l’autel du burlesque.

Plan culte – Les recommandations du public

  • Little Buddha (Bernardo Bertolucci)
  • La Cité des enfants perdus (Jeunet-Caro)
  • Soleil vert (Richard Fleisher)
  • Shining (Stanley Kubrick)
  • Junk head (Takahide Hori)
  • Trompe la mort (Rocco Labbé)
  • The raid (Gareth Edwards)
  • Snowpiercer (Bong Joon-ho)

Laisser un commentaire