NOTRE SALUT

3–4 minutes

Article écrit par :

Un film de Emmanuel MARRE

  • Durée : 2h35
  • Pays d’origine : France
  • Date de sortie : 2026
  • Genre : drame

Et si finalement les systèmes chargés de l’emploi en France n’avaient pas tant bougé depuis Vichy ? Et si nos administrations liées au travail étaient restées des institutions fascistes ? C’est un constat que fait Emmanuel Marre dans Notre Salut.

Certes le film se déroule dans le contexte de la France pétainiste qui a collaboré mais il s’intéresse majoritairement à l’administration et à la lutte contre le chômage, qui s’avère être la priorité absolue. Quand notre pays est en crise économique, sociale et morale, qu’est-ce-qu’on fout des chômeurs et des immigrés ?  Une scène des plus marquante se déroule au début, lorsque le commissariat à la lutte contre le chômage débute et établit les règles. Il crée ainsi le chômage partiel et le principe d’obliger un chômeur à accepter une autre affectation après plusieurs refus de sa part. Un étudiant, un professeur et un ingénieur se retrouvent ainsi obligés de faire de la manutention pour ériger l’empire de Pétain.

Cette logique n’est pas morte avec le régime de Vichy. Aujourd’hui, France travail considère toujours qu’un demandeur d’emploi doit accepter n’importe quelle offre après deux refus sans motif légitime sinon il est radié et privé d’allocations. Le chômeur, en plus d’avoir perdu son travail, devient quelqu’un dont l’État contrôle la disponibilité pour le marché du travail.  C’est ce que le film montre avec une violence documentaire. Le protagoniste, Henri, passe son temps à gérer des humains comme on gérerait des stocks. Il croit au management et le théorise dans son livre qui porte le nom du film. Il est persuadé qu’en organisant mieux le travail, il peut remettre de l’ordre dans la France. 

Et pourtant ce n’est pas un personnage entièrement cynique. Il y a cette scène où il fait passer un entretien à trois dactylographes. Il s’intéresse à celle qui a le plus de difficulté et va la recruter pour son franc parler et sa singularité. Plus tard, dans une autre scène, il demande à un médecin du travail qui examine les travailleurs comme du bétail de gonfler les notes d’aptitudes moteur et réflexives par empathie vis-à-vis de l’humiliation qu’ils subissent. 

Le problème n’est pas juste que le protagoniste est un salaud. Le problème c’est qu’il peut éprouver de la compassion pour des gens tout en participant à un système qui les déshumanise. Il peut regarder un chômeur comme une personne et quelques minutes plus tard, le regarder comme une unité de main d’œuvre. C’est comme ça que fonctionne la banalité du mal. Pas besoin d’être un monstre, il suffit de faire son travail, de remplir des formulaires, d’appliquer les procédures, de déplacer les responsabilités. 

Sous Vichy, cette administration va mettre à disposition les travailleurs étrangers au profit du régime hitlérien. Comme dans cette scène où le protagoniste « deale » littéralement 200 portugais et 400 espagnols avec les nazis. Autrement dit, avant les rafles, avant les déportations, il y a des gens qui classent, qui recensent et qui acceptent de courber l’échine en connaissance de cause. 

Le fascisme n’apparaît pas uniquement quand quelqu’un sonne à la porte avec un uniforme militaire. Il apparaît aussi quand une administration transforme une personne en catégorie, une catégorie en problème et un problème en main d’œuvre. Une administration qui peut très bien se présenter comme une institution aidant les chômeurs et parler d’accompagnement de projet, pour in fine forcer au travail acharné, aliénant et destructeur pour le corps. 

Avec cette participation du protagoniste à la circulation et à l’exploitation de travailleurs étrangers, le film montre que l’exploitation des immigrés n’est pas une anomalie extérieure au système économique. Elle est produite par le système lui-même. Le film nous montre ainsi l’administration non pas comme le contraire de la violence politique mais comme une de ses formes d’expression.

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