Un film de Wim WENDERS
- Durée : 1h43
- Pays d’origine : Allemagne
- Date de sortie : 1975
- Genre : drame
Un an après Alice dans les villes (1974), Wim Wenders retrouve son acteur fétiche, Rüdiger Vogler, dans un personnage taciturne et séduisant qui erre de ville en ville. Faux mouvement n’est ni le film le plus accessible ni le plus fluide de son réalisateur, mais il en incarne toute la radicalité : une œuvre où le voyage est moins une destination qu’une fin en soi.
Faux mouvement s’inscrit dans la veine thématique chère au cinéaste, celle de l’errance, à la fois géographique et existentielle. Adaptation libre du roman Les Années d’apprentissage de Goethe, le film transpose cette quête initiatique dans l’Allemagne contemporaine. Là où le livre suivait un jeune homme ambitieux, aspirant acteur, traversant le monde au sein d’une troupe de théâtre pour y découvrir l’amour et les réalités sociales, Wenders en fait une odyssée moderne, où des âmes perdues se reconnaissent et décident de partager un bout de chemin ensemble.
Contrairement aux attentes d’un road-movie classique, Faux mouvement en déjoue les codes. La réunion des protagonistes ne suit aucune logique narrative traditionnelle, ce sont juste des êtres en dérive, unis par une mélancolie commune. Leur voyage, à travers des paysages urbains oppressants ou des campagnes désertes (maisons abandonnées, appartements exiguës de villes dortoirs), devient le miroir de leur quête intérieure. L’errance, ici, n’est pas une simple toile de fond, mais le cœur même du récit.
Wenders assume un parti pris aride et lent, où chaque bifurcation du voyage semble dictée par des aléas incompréhensibles. Le film, en couleurs mais d’un ton grisâtre, explore une lenteur volontaire, presque hypnotique. Si cette approche peut lasser par son manque de rebondissements formels ou dramatiques, elle reste fascinante par sa capacité à capturer l’essence même de la déambulation existentielle.
La critique du Poulpe (par Victorin)
N’est-ce pas un peu « emmerdifiant » ?
Perclus dans sa chambre à assister au théâtre morne d’une place village vide, Wilhelm se voit forcé de quitter le foyer natal et décide de partir six jours pour traverser l’Allemagne du Nord au Sud avec l’idée de devenir écrivain. Comme tout voyage initiatique, ce sera l’occasion pour notre héros de rencontrer une multitude de personnages et de se confronter à la réalité du monde. D’abord Hans “le vieux” à l’harmonica et Mignon, sa petite-fille acrobate, ainsi que Thérèse, actrice célèbre et Peter, poète solitaire. Tous les cinq forment, au gré du hasard, parfois forcé, une bande peu joyeuse, se laissant aller à la poésie, à la réflexion sentimentale ou aux questionnements politiques creux.

Wim Wenders adapte ici un roman d’apprentissage de Goethe et semble reprendre la structure du récit et quelques citations et poèmes sans consistance, larguant ainsi le spectateur, libre de se laisser embrasser par une histoire sans intrigue et des personnages sans intérêt. Les discussions philosophiques hermétiques posées sans trop de contexte imposent d’être familier avec l’œuvre originale de Goethe pour réellement comprendre les introspections de Wilhelm et se sentir invité à y prendre part. L’intérêt du film se limite à quelques plans bien sentis qui seraient chargés de sens si le propos n’était pas aussi creux et imperméable. La longue scène de la balade digestive lors de laquelle les personnages échangent à leur tour avec Wilhelm illustre particulièrement cet ensemble indigeste. Alors qu’il discute avec Hans de la difficulté d’écrire, Wilhelm se demande “Si seulement la politique et la poésie ne pouvaient faire qu’un”, le vieux rétorque “ce serait catastrophique !” On peut donner raison à ce dernier, mais ses paroles font échos propos Wim Wenders aux dernières Berlinales : ”le cinéma se doit de rester en dehors de la politique” ; ceci dans un contexte où des voix s’élevent contre la guerre faite en Iran, au Liban, contre le génocide en Palestine et en s’alignant sur la position de censure du Festival. On ne peut que se questionner quant à ce manque de courage et de discernement.
Cet apolitisme de façade (puisque même la retenue est politique) devient insupportable lorsque le viol de Mignon par Wilhelm est montré comme une liaison romantique. A la représentation passionnée de ce qui est en fait un acte pédocriminel s’ajoute un élément particulièrement grave : Nastassja Kinski a 14 ans lorsqu’elle tourne quasiment nue avec Rüdiger Vogler. L’agression ne se limite pas à la fiction. Certains défendront une mise en scène qui ne juge pas ses personnages, aussi affreux soient-ils. Mais ce n’est qu’une jalousie mollassonne que ressent Thérèse, très vite convaincue par Wilhelm “Ce n’est plus une enfant, tu sais.” Les actes de Wilhelm sont caractérisés par son antipathie grandissante : il finit par menacer de mort Hans et abandonner lâchement ses compagnons.nes de route. Son manque d’empathie et son agressivité ne sont qu’une manière de se confronter à la dureté du réel, une façon à lui d’avoir de la matière pour écrire sur la bassesse humaine. A l’inverse du viol qu’il a commis, les derniers gestes misanthropes sont présentés comme graves. Wenders ne juge certes pas son héros, mais est aveugle si ce n’est complice quant à ses agissements.

Ce film n’est pas un faux mouvement, mais une pierre fondatrice dans la filmographie de Wenders : un cinéma certes poétique et fort d’images qui collent la rétine (on se souviendra des plaines de l’Arizona dans Paris Texas, ou des mouvements uniques des branches d’arbres dans Perfect Days) mais d’une vision parfois creuse et inaccessible comme ici. Wenders plane à la façon du plan d’ouverture, un angle aérien sur la mer du Nord. A regarder ses films, il n’y a aucun problème à ce qu’un trentenaire viole une adolescente, car présentée comme consentante, les violences conjugales seraient une forme de violence fataliste dans laquelle la victime a sa part de responsabilité (Paris Texas), et le quotidien précaire de nettoyeur de toilettes publiques est totalement dépolitisée et idéalisée (Perfect Days). A l’image de ce trentenaire en quête de sens, Wenders voit le monde de haut et se donne le privilège de “ne pas juger”, une position centriste qui se contente de contempler l’immensité du monde, une vision naïve qui n’empêche pas de commettre des violences à l’écran et en tournage.
Plan culte – Les recommandations
- Paris Texas (Wim Wenders)
- Perfect days (Wim Wenders)
- Jusqu’au bout du monde (Wim Wenders)





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