Un film de Barbet SCHROEDER
- Durée : 1H54
- Pays d’origine : France/Allemagne
- Date de sortie : 1969
- Genre : drame psychologique
More est le premier long-métrage du réalisateur Barbet Schroeder, ancien critique de cinéma et compagnon de la nouvelle vague. Inspiré d’une histoire vraie, le film a été tourné sous le régime franquiste à Ibiza dans des conditions de clandestinité. Il lance la carrière internationale d’un réalisateur attiré par les tournages aux quatre coins du globe
Le film raconte l’idylle entre un Allemand et une Américaine, d’abord à Paris puis à Ibiza, en pleine émergence du mouvement hippie en Europe. Commençant comme une love story traditionnelle, More abandonne très vite le romanesque pour prendre les traits d’une fiction documentaire sur la descente aux enfers d’un couple accro aux drogues. De la marijuana à l’héroïne, de l’amour libre à la solitude, du sentiment de liberté à celui de dépendance, la passion devient fatale.
À travers les dérives toxicomanes de ce couple, More raconte également le destin tragique de la contre-culture, qui entame à l’époque (nous sommes en 1969) une dérive dans la décadence et la paranoïa. Le début de la fin pour les rêves des hippies, comme l’ont également montré d’autres films sortis la même année (Easy rider, Macadam cowboy ou Gimme Shelter).
Sans porter de jugement moral sur les personnages, en se gardant de tout pathos et en évitant le sensationnalisme, More est un film d’une rare beauté, réhaussée par la bande-son envoûtante des Pink Floyd ( qui sortiront en parallèle un album). Une œuvre culte qui ne s’est pas démodée avec le temps.

La critique du Poulpe (par Séraphin)
No more fun
Aucun doute sur le fait que Barbet Schroeder a tourné son film en 1968, période rythmée par l’expérimentation des drogues (Ken Kesey, Timothy Leary), le mouvement “free love” et le raz-de-marée de la musique pop psychédéliques (Ummagumma, Sergent Pepper, Forever Changes). Non pas conçu comme une critique de la consommation de drogues, récréative ou non, le film peut, à sa manière, être interprété comme une étude sociale d’une époque où l’aliénation était alimentée chez les jeunes, avec des conséquences dévastatrices. Malgré la volonté du cinéaste de prendre ses distances avec le commentaire social, indéniablement, le film se préoccupe des comportements humains et analyse les liens entre les conséquences de la guerre, l’addiction, la sociopathie et l’effondrement de la société…

À l’image d’un film d’Antonioni, nous sommes face à un voyage intérieur mené par des personnages énigmatiques avec des penchants et des motivations insondables. Chez le cinéaste italien le récit peut se présenter comme une sorte de quête spirituelle vers la découverte du soi et du monde. Une découverte qui peut aboutir à une (auto)destruction. Alors que Schroeder s’écarte un peu de ça puisque son protagoniste, Stefan, déclare être prêt à tout essayer, peu importe le résultat. On est donc loin du drame existentiel sur le désespoir face à la modernité. Ça se rapproche plus du film qui s’autodénigre, marquée par de fort contrastes et qui décrit une vie ennuyeuse et sans limites.
La désintégration de l’identité, sociale ou personnelle, est contrebalancée par la magnificence des lieux et la bizarrerie de l’existence choisie. Le désir de chaleur humaine cède la place au désir sexuel. Le désir sexuel cède la place à la soif de drogue. La soif de drogue supplante tout jusqu’à la découverte de soi. En modelant son récit sur le mythe d’Icare, Schroeder situe délibérément l’action dans un lieu d’une beauté si saisissante que la chute ne peut qu’en être extrêmement hideuse.

La fin du rêve hippie des années 1960 n’était pas encore advenue à Ibiza, qui demeurait un haut lieu de la consommation de drogues et un réceptacle des vies désenchantées et saturées de déchets, se délectant d’une ambiance carnavalesque créée par les propriétaires de boîtes de nuit, les DJ et une partie de l’aristocratie et de ses courtisans, dans leurs pèlerinages modernes à la recherche de la jeunesse éternelle, d’euphorie sans fin et d’un espace insulaire rocailleux où se perdre en permanence. Dans une interview, Schroeder expliquait avoir consciemment réalisé un film sur la face sombre du soleil. Stefan est mort au moment de sa première relation sexuelle avec Estelle. Et finalement, Schroeder affirme qu’en enterrant son héros, il s’éloignait de sa propre ancienne vie. Le tableau créé par le cinéaste il y a 50 ans tire une conclusion encore d’actualité : la naissance d’un mouvement anticonformiste s’accompagne inévitablement d’une mort qui symbolise dans sa tombe anonyme un geste implicite de la société envers la figure du toxicomane mort, à qui on supprime toute personnalité : DÉFENSE D’ENTRER.
La poésie du film est à la fois représentative et réelle. L’emprise de l’héroïne et l’attrait de la mort sont sauvages et implacables, et leur force d’attraction, incarnée par Estelle, est redoutable. L’équilibre requis par tout récit dramatique s’exprime simplement dans la rigueur de cette narration, qui l’a façonné comme l’ange/démon. Schroeder n’a peut-être pas cherché à interroger la relation entre ces partenaires vicieux pris dans une spirale destructrice, mais l’effet produit est celui d’une dévastation totale. “Si mon film s’oppose à quelque chose, c’est aux attachements, aux illusions, à l’égoïsme, à l’aliénation. Quant à moi, je n’ai aucune compassion pour mon héros. Quelqu’un qui se détruit m’est très antipathique”.

More laisse moins l’impression d’une tragédie bouleversante que celle d’une lente décomposition humaine observée avec une froideur désagréable. Derrière les lumières d’Ibiza, la liberté revendiquée par ses personnages ressemble surtout à une fuite permanente, incapable de produire autre chose que l’ennui, la dépendance et l’effacement de soi. Le cinéaste refuse toute romantisation véritable de cette existence marginale : la drogue n’ouvre aucune porte spirituelle, le désir n’aboutit à aucune communion, et l’idéal anticonformiste finit absorbé par son propre vide. Ce qui demeure, ce n’est ni la promesse d’un ailleurs ni la nostalgie d’une époque prétendument libérée, mais un paysage moral épuisé où les individus, privés d’attaches et de repères, se consument jusqu’à disparaître anonymement. Le film apparaît moins comme la chronique d’une libération que comme l’autopsie désabusée d’une génération persuadée d’avoir trouvé dans l’excès une forme de vérité.
Plan culte – Les recommandations
- La vallée (Barbet Schroeder)
- Gerry (Gus Van Sant)
- My own private Idaho (Gus Van Sant)
- Trainspotting (Danny Boyle)
- Zabriskie point (Michelangelo Antonioni)
- La grande bouffe (Marco Ferreri)
- Le mépris (Jean-Luc Godard)
- Minnie et Moskowitz (John Cassavetes)





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