Un film de William Friedkin
- Durée : 1h44
- Pays d’origine : Etats-Unis
- Date de sortie : 1971
- Genre : polar
AurĂ©olĂ© de cinq Oscars, French Connection est l’autre grand succès de William Friedkin avec L’exorciste sorti deux ans plus tard. Il incarne Ă l’Ă©poque le renouveau du film d’action amĂ©ricain, avec son rĂ©alisme saisissant, sa violence sèche et ses personnages ambigus toujours sur le fil du rasoir. Une Ĺ“uvre majeure du cinĂ©ma hollywoodien qui ouvre la voie au polar moderne
Dès l’origine du projet, Friedkin assume pleinement sa volontĂ© de coller Ă la rĂ©alitĂ© urbaine et au rude quotidien des flics new-yorkais. TournĂ© en dĂ©cors rĂ©els, pendant l’un des hivers les plus froids d’AmĂ©rique, le film est nĂ© de la rencontre du rĂ©alisateur avec Sonny Grosso et Eddie Egan, deux vrais policiers impliquĂ©s dans l’affaire originale de la french connection (ils seront d’ailleurs embauchĂ©s sur le film comme conseillers et auront chacun un petit rĂ´le). Pour le casting, Friedkin dĂ©laisse les stars de l’Ă©poque (mĂŞme si Paul Newman et Steve Mc Queen ont Ă©tĂ© pressentis) et recrute deux acteurs peu connus (Gene Hakcman et Roy Sheider) pour incarner ces flics anonymes acharnĂ©s Ă dĂ©manteler l’un des plus gros trafics de drogue dans le monde.
PortĂ© par une mise en scène nerveuse et sans fioritures, French Connection s’attache alors Ă relater le dĂ©roulement quotidien d’une investigation policière. FilmĂ©s camĂ©ra Ă l’Ă©paule, les interrogatoires, les descentes dans des bars louches et les filatures se succèdent dans un Brooklyn oĂą règnent le vice et la corruption. La grisaille et le froid glacial imprègnent les ruelles mal famĂ©es et les couloirs du mĂ©tro, tandis que les fics usent de mĂ©thodes peu recommandables pour parvenir Ă leurs fins. Le spectateur est littĂ©ralement plongĂ© dans un univers sombre et brutal, jusqu’Ă la sĂ©quence finale d’anthologie qui marquera Ă jamais la façon de filmer les courses poursuites de voitures (et dont de nombreux rĂ©alisateurs s’inspireront).
MalgrĂ© une interdiction aux moins de 17 ans Ă sa sortie, le film sera un carton au box-office amĂ©ricain (51 millions de dollars de recettes pour un budget initial d’environ 1,5 Millions) et rĂ©coltera une pluie d’oscars. A l’aube des annĂ©es 70, French connection dynamite les codes du polar hollywoodien (quelques mois avant Dirty Harry de Clint Eastwood) et consacre William Friedkin comme un des rĂ©alisateurs les plus talentueux de sa gĂ©nĂ©ration.
Les critiques du Poulpe – Par SĂ©raphin et Victorin

Au plus près du bitume
Le film s’ouvre sur l’éblouissante Notre-Dame-de-la-Garde et se referme dans les bas-fonds délabrés de Brooklyn. Dès ces premières images, William Friedkin compose son film dans une logique de contraste et de dualité. Un flic tête brûlée face à un partenaire plus réfléchi. Des trafiquants fortunés opposés à des policiers précaires et épuisés. Le pragmatisme méthodique de l’enquêteur confronté à l’obsession quasi maladive du vigilante.
Friedkin agence tous ces éléments dans un récit inspiré de faits réels : le démantèlement d’un trafic d’héroïne reliant Marseille à New York. Mais ce qui l’intéresse n’est pas tant l’exactitude des faits que la manière de filmer l’événement dans son intégralité, de bout en bout, avec une attention presque obsessionnelle aux détails du réel. Le film adopte ainsi une subjectivité marquée, souvent sans nuances, épousant le regard des policiers plus qu’il ne cherche à équilibrer les points de vue.
Ici, rien n’est expédié. Friedkin montre la filature comme si le spectateur faisait lui-même partie de la brigade : c’est long, monotone, parfois même ennuyeux. Il ne se passe presque rien, puis soudain le rythme s’accélère parce que la cible bouge, avant de retomber aussitôt dans l’attente. Cette alternance entre tension et inertie donne au film une dimension physique rarement atteinte dans le polar américain de l’époque. L’enquête devient une expérience sensorielle.

Par moments, Friedkin filme le travail policier comme Alain Cavalier filmerait un cordonnier ou un boulanger. Les gestes, les déplacements, la mécanique des corps occupent une place essentielle dans le cadre. Chaque mouvement a un poids, une durée, une texture. La caméra tremble, se fait bousculer, accompagne les personnages au plus près du bitume ; le montage fragmente les actions et multiplie les angles sur un visage, une rame de métro ou une voiture lancée à toute vitesse.
Nous ne sommes plus chez Samuel Fuller (Le Port de la drogue) ni chez John Huston (Le Faucon maltais), où les visages et les plans demeuraient relativement fixes et hiératiques. Avec French Connection, Friedkin fait entrer le polar dans une modernité nerveuse, presque documentaire, où le cinéma semble constamment courir derrière ses personnages.

L’intuition d’un flic
Les récits policiers abondent depuis les origines du cinéma et tout spectateur, amateur ou non, est familier avec les codes du genre. French Connection se démarque cependant par son épure : ce qui paraissent être des incohérences scénaristiques sont le résultat d’une épuration du récit. On nous épargne les discussions de bureau interminables et les historiques de chaque bandit pour se concentrer sur ce qui constitue la moelle d’une enquête. Ainsi, en évitant ces éléments secondaires vus et revus du polar, Friedkin se concentre sur l’attente et l’ennui. On ne saura par exemple jamais qui est l’homme tué en ouverture de film, ni ce qui motive son meurtre. Nous n’aurons pas non plus droit au tableau de portraits de mafieux et leur faits d’armes respectifs pour expliquer l’origine de l’enquête. Cette dernière est est simple : l’intuition d’un flic.
Pour rendre l’enquête crédible, Friedkin a consulté deux détectives New-Yorkais. Pour autant, il n’oublie pas de s’immiscer dans la psychologie torturée de son anti-héros : un homme obsédé et violent à l’instinct sans égal. Une obsession qui éclipse les dommages collatéraux à l’instar des meurtres du contrôleur et de la passante, pour lesquels on ne s’émeut pas vraiment. Comme Popeye, on ne s’attarde pas sur les cadavres.

French Connection se ressent comme un tunnel, un labyrinthe en ligne droite avec une seule sortie, une course obsessionnelle. Ce dĂ©sintĂ©rĂŞt pour une cohĂ©rence tronque le rĂ©alisme et nous plonge dans l’urgence de l’enquĂŞte. On suit Popeye et Russo lors de filatures interminables et on attend, Ă leurs cĂ´tĂ©s, dans le froid. Le montage par son dynamisme rend la chose haletante, amusante parfois et souligne l’absurditĂ© d’un système oĂą les malfrats se pavanent impunĂ©ment dans les hĂ´tels clinquants et les forces de l’ordre galèrent dans le froid. Friedkin scrute minutieusement les gestes, et se focalise sur les sensations des personnages. On retiendra la sĂ©quence du restaurant dans lequel les deux « frogs » mettent trois heures Ă dĂ®ner au chaud, alors que les deux flics les observent dehors, durant un hiver que rarement New York a connu. Sur cette mĂŞme scène par exemple, Popeye tape des pieds, se frotte les mains, tremble, engloutit sa pizza tiède. Les inserts1 nous forcent Ă ressentir le froid glacial, la faim, la fatigue et le dĂ©goĂ»t.
Découvrir French Connection aujourd’hui c’est faire face à un pilier du cinéma alors que ses copies ont inondé le petit et le grand écran. Il garde néanmoins son aura exceptionnelle tant la pâte de Friedkin reste inégalée. Ce dernier, en se concentrant sur le quotidien pas si héroïque de ses personnages, crée un sentiment de réalisme tout en nous plongeant dans la tête d’un homme qui, à l’image d’un New York sale et suintant, sombre dans la folie, et nous avec lui. Friedkin élude les poncifs du genre, va droit au but, décortique les gestes, fait suinter la pellicule, et touche du doigt un réalisme onirique.
- Plan cinĂ©matographique, gĂ©nĂ©ralement bref, insĂ©rĂ© au montage pour mettre en valeur un dĂ©tail utile Ă la comprĂ©hension de l’action (titre de journal, lettre, nom de rue, carte de visite, etc.). » ↩︎
Plan culte – Les recommandations
- Shaft (Gordon Parks)
- Bullitt (Peter Yates)
- Seven (David Fincher)
- Collateral (Michael Mann)
- L’inspecteur Harry (Don Siegel)
- Les affranchis (Martin Scorsese)
- Police fĂ©dĂ©rale Los Angeles (William Friedkin)Â
- La 25eme heure (Spike Lee)
- Un justicier dans la ville (Michael Winner)
- Les incorruptibles (Brian de Palma)
- French connection II (John Frankenheimer)
- Hill street blues (Série)
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