L’ÂME DES GUERRIERS

5–7 minutes

Article écrit par :

Un film de Lee TAMAHORI

  • Durée : 1h42
  • Pays d’origine : Nouvelle Zélande
  • Date de sortie : 1994
  • Genre : drame

À travers le destin d’une famille maorie en exil dans les banlieues déshéritées d’Auckland, L’âme des guerriers, premier film de Lee Tamahori, dresse le portrait glaçant d’une société patriarcale et violente, filmée avec rage mais sans misérabilisme

Sorti en 1994, L’âme des guerriers s’inscrit dans un contexte précis, celui de la communauté maorie marginalisée et écrasée par la pauvreté, dans une Nouvelle-Zélande qui peine à reconnaître ses propres fractures. Un monde brutal, dans lequel les hommes sont réduits à leur colère et à leur impuissance, tandis que les femmes survivent en silence, jusqu’à ce que la résignation cède enfin la place à l’explosion.

Lee Tamahori filme cet univers avec une franchise qui force le spectateur à affronter l’horreur sans détour. Il ne cherche pas à édulcorer la violence et assume certaines scènes particulièrement crues et dérangeantes. Pour autant, le film évite le piège du pathos, grâce à une mise en scène sobre et des acteurs authentiques. La caméra ne juge pas, elle observe, implacable, et laisse la réalité parler d’elle-même. L’âme des guerriers dépasse ainsi le cadre du « film coup de poing » convenu, pour évoquer la résilience et la possibilité de briser les chaînes de l’histoire, tout en rendant un hommage poignant aux femmes qui trouvent en elles la force de se rebeller.

Le film, couronné à la Mostra de Venise (prix du meilleur premier film), fut un immense succès public en Nouvelle-Zélande et dans le monde. Il ouvrira à Lee Tamahori les portes d’Hollywood, pour une carrière de réalisateur tout-terrain, malheureusement sans éclats.



La critique du Poulpe (par Victorin)

All black

Attention spoilers

Dans ce premier film, Lee Tamahori signe une fresque familiale intimiste, brutale dans les banlieues négligées d’Auckland. Le film s’ouvre sur le gros plan d’un lac au milieu de collines verdoyantes. Des chants maoris laissent discrètement place au vrombissement des voitures, la caméra recule et dévoile un panneau publicitaire. Le message est clair, nous ne verrons pas une Nouvelle-Zélande fantasmée, mais la misère sociale au sein de la ville la plus peuplée du pays. Ici, pas de cartes postales, seulement le béton.

Le film prend le temps de présenter les personnages qui composent la famille Heke. Beth, tiraillée entre l’amour de ses enfants et son incapacité à les protéger réellement, Nig, grand frère désoeuvré qui se cherche une autre famille au sein d’un gang, Grace, grande soeur qui compense les lacunes de ses parents en prenant le rôle de protectrice et Mark, jeune préadolescent fuyant dans la petite délinquance. Jake quant à lui, semble plus intéressé par les bagarres et l’alcool qu’à ses proches. Cette longue scène d’exposition laisse place à des marques d’affection et de joie. Le climat malsain se dévoile peu à peu, jusqu’à l’explosion d’une violence inouïe, jusqu’alors sous-jacente. Alors que la fête bat son plein dans le salon des Heke, Jake bat sa femme sous les yeux de leurs amis s’il en est, qui se sauvent aussitôt.

La caméra se concentre sur des détails précis, souvent éclipsés dans d’autres films qui traitent du même sujet : Beth souffre au réveil, on ressent sa douleur lorsqu’elle essaie de soigner son visage tuméfié devant le miroir, son amie Mavis n’est pas surprise de la voir dans cet état et dédramatise tant bien que mal, laissant penser qu’elle a vécu la même chose. Tamahori fait de la violence conjugale et les conséquences qui en découlent, un de ses sujets principaux.

La colonisation et les conditions de vie des mahoris, jamais nommés, crèvent l’écran et les seuls personnages blancs n’apparaissent que quelques minutes. Ils sont policier, juge, avocat. Leur quasi-absence est à l’image du délaissement de l’Etat quant à la misère des personnages. Ces fonctionnaires n’interviennent que pour arrêter, juger puis placer Mark en foyer pour des faits de petite délinquance. A travers les chemins empruntés le récit montre la spiritualité ancestrale des mahoris comme échappatoire possible à la violence patriarcale et aux traumatismes de la colonisation. Mark trouvera au foyer d’enfants, grâce à son éducateur, une force salvatrice dans l’apprentissage des gestes ancestraux. En faisant de son corps un catalyseur de sa rage, Mark s’oppose à son frère aîné qui n’a que les apparats de la sagesse. De son côté, Nig fuit la violence et le manque d’amour en s’intégrant dans un gang maori. Il se fera tabasser en réunion comme rite de passage, et se fera tatouer le visage. Ce n’est qu’à l’enterrement de sa sœur qu’il demandera à cette dernière de le pardonner de l’avoir abandonné, appuyant ainsi la vacuité de son gang. L’un a un tatouage ancestral au visage, l’autre à ce tatouage en lui.

De son côté, Grace a grandi trop tôt : elle a appris à rattraper les mensonges de ses parents, à protéger ses petits frères de la violence du père. Elle les console, leur raconte des histoires ; en somme, elle prend un rôle qu’elle ne devrait pas avoir. Elle confronte sa mère à ses contradictions et ses promesses non tenues, trop nombreuses et insupportables pour une adolescente. C’est elle qui pointe le doigt sur les non-dits, et sa mort soudaine lève le tabou. C’est le viol de son oncle qui mène Grace vers sa perdition : elle perd ses repères et n’a personne pour la soutenir. Elle n’a plus confiance en sa mère et son père la violentera à son retour de fugue. Les mots qu’elle ne pourra partager trouveront refuge dans son journal intime. Elle décidera ensuite de se pendre avec une corde de balançoire à la branche du vieil arbre dans le jardin. La première est le symbole d’une enfance révolue trop tôt, l’autre représente le seul vestige de l’héritage des anciens.

C’est après son suicide que sa mère décide de tout quitter et retourner auprès des siens, ceux qu’elle a quitté lorsqu’elle était jeune pour un garçon que sa famille répudiait. Bien que la msort de Grace soit irrévocable, Tamahori laisse encore de l’espoir : pour sauver sa famille, Beth doit faire la paix avec ses aïeux et avec elle-même. Le pardon est une voie réparatrice, qui permet à Beth de vivre son deuil en paix et de réunir sa famille, à nouveau. Tandis que Jake se morfond dans la violence, venge sa fille en tabassant celui qui l’a violée et tente d’abattre l’arbre sur lequel elle s’est pendue. Ses poings ne la feront pas revenir, et sa hache se rompra face à la vigueur de l’arbre.

Comme disait Scorsese de Kurosawa, on pourrait dire que Lee Tamahori est si Néo-Zélandais qu’il en devient universel. L’âme des guerriers pourrait être transposée dans n’importe quel pays sans perdre sa pertinence, malheureusement aussi, parce que les violences conjugales et intrafamiliales sont universelles. Lee Tamahori signe un premier film poignant, filme sans complaisance, ni misérabilisme le quotidien de sa communauté, la misère et la beauté avec précision. La suite de sa carrière sera marquée par des blockbusters hollywoodiens plus ou moins réussis. Mais avec L’Âme des Guerriers, Tamahori livre le film d’une vie.

Laisser un commentaire